Jeudi 21 janvier, au cœur de la Cartoucherie de Vincennes, près de 200 personnes ont participé au Café du gène de Genopole « Monstre ou homme augmenté ? ». Organisé en partenariat avec le théâtre de l’Aquarium, il faisait suite à la pièce « Victor F. ».

Les trois coups : la pièce de théâtre « Victor F. »
Café du gène "Monstre ou homme augmenté ?"
Le metteur en scène Laurent Gutmann a planté avec talent le décor du Café du gène.
Victor F. est un Frankenstein contemporain reclus pendant 7 années pour concevoir sa créature : un homme augmenté, parfait, dont la pensée et l’intelligence ne seront enfreintes par aucune faiblesse. Sa créature n’est pas un monstre de laideur, mais son visage disproportionné arborant constamment un sourire figé l’empêche d’interagir avec les hommes et de s’exprimer.
Victor F. rêvait d’un homme nouveau, libéré de tout sentiment ou état d’âme. Mais sa créature n’aspire qu’à l’amour de son « père ».
La fin est celle que nous connaissons, tragique, la créature rejetée devenant peu à peu un monstre meurtrier. Mais la pièce est ponctuée d’une bonne dose d’humour, pour nous permettre de nous poser plus sereinement des questions graves : le risque lié aux progrès technologiques et la responsabilité du chercheur, mais aussi le droit à la différence, l’influence du regard des autres, la paternité, voire même le mystère de la naissance de la vie, loin d’être élucidé.
(Photos de la pièce : © Pierre Grosbois)

Acte 2 : le rideau se lève sur le Café du gène
Les acteurs ont cédé la scène à Christelle Monville, professeur et chercheur à l’Institut des Cellules souches I-Stem, Michel Morange, professeur et directeur du Centre Cavaillès d’étude historique et philosophique des sciences et Pierre Tambourin, directeur général de Genopole et généticien moléculaire. Laurent Gutmann intervenait à leurs côtés.

Michel Morange met en garde contre le mythe du savant fou, qui ne représente pas du tout la réalité du monde actuel de la recherche, où chaque projet est mené en équipe, et encadré par l’organisme public de tutelle (CNRS, Inserm, INRA...). Victor F. s’autorise à créer la vie au nom de la science, puis, lorsqu’il rejette sa créature, renonce radicalement à la science et à la connaissance. Michel Morange souligne que « la vérité est entre les deux : on ne doit pas renoncer au progrès, mais des choix doivent être faits à chaque étape  ». La pièce de théâtre, par les propos du juge lors du procès de Victor F., expose d’ailleurs le devoir du chercheur envers les citoyens de faire avancer la science et de diffuser la connaissance dans un but de progrès.

Christelle Monville travaille non seulement en équipe, mais aussi en collaboration avec plusieurs équipes internationales. Ses recherches sur les cellules souches ont pour objectif de mettre au point des traitements pour des maladies de la rétine, comme la rétinite pigmentaire ou la DMLA. Il ne s’agit pour l’instant pas de redonner complètement la vue aux patients, mais d’améliorer leurs conditions de vie, « apporter le petit plus grâce auquel ils pourront à nouveau discerner le visage de leurs proches, se déplacer chez eux, gagner un peu en indépendance et en lien social ».

A la question d’une science qui par ses progrès chercherait à unifier l’espèce humaine, alors qu’il faudrait plutôt accepter la maladie et le handicap et chercher à développer d’autres facultés, Christelle Monville répond que ces personnes ont bel et bien développé de véritables stratégies pour s’adapter à leur maladie, mais que les progrès de la science peuvent changer leur vie : « chez des patients complètement paralysés, pouvoir simplement rétablir la mobilité du pouce pour manipuler une tablette sur leur fauteuil signifie pouvoir communiquer, retrouver le lien avec l’extérieur et avec les autres. »

Les chercheurs ont-ils franchi des limites qu’il n’aurait pas fallu dépasser ?
Pour Pierre Tambourin « les expériences de manipulations génétiques d’embryons humains, aujourd’hui techniquement faisables et réalisées pour la première fois en Chine en 2015, devraient être interdites au niveau mondial ». Manipulations génétiques et clonage humains sont interdits en France.

« Même les plus belles découvertes ne sont pas protégées d’un mauvais usage  » précise Pierre Tambourin. « L’exemple des antibiotiques est flagrant. Par manque de sagesse et d’utilisation responsable, il existe aujourd’hui des bactéries résistantes à tous les antibiotiques. »

Epilogue : un Café du gène mêlant sciences et philosophie
Les questions philosophiques n’étaient pas en reste. Pour Michel Morange, le principal message de la pièce est qu’ « on ne devient humain que lorsqu’on est reconnu comme tel  ». Laurent Gutmann souligne que « l’expérience purement scientifique de Victor F. devient une expérience humaine dès qu’il est confronté à sa créature ». Il n’y était pas préparé.

Dans notre société où les technologies progressent vite, il faut s’interroger sur la responsabilité scientifique et l’éthique. Mais dans un monde où le progrès social n’est finalement pas si rapide, il est bon aussi de se poser ces questions humaines et philosophiques. Ce format original de Café du gène au théâtre a bien tenu ce rôle !